Estelle : la création de soi.

Estelle Kerivel
Artiste et designer française.
Illustration et fresque murale : art en 2D et 3D
Ce qui me touche le plus dans mon métier de biographe, ce sont les rencontres.
Parce que derrière chaque entrepreneur(e) se cache souvent une histoire de vie que l’on ne soupçonne pas. C’est tout le sens de cette série De l’épreuve à l’entreprise.
Aujourd’hui, Estelle partage le chemin qui l’a conduite de l’architecture d’intérieur à la création artistique, en renouant peu à peu avec une part d’elle-même longtemps laissée de côté.
Le titre qu’elle a choisi pour ce chapitre de sa vie :
« La création de soi »
1. Une créativité en sommeil
Biographe : Estelle, votre parcours professionnel semble avoir été jalonné de plusieurs changements avant que vous trouviez votre voie artistique. Comment tout a-t-il commencé ?
Estelle : J’ai grandi dans une famille à dominante technique et scientifique. Mais aucun membre lié de près ou de loin à l’art.
Je ne connais pas l’origine de mon appétence pour l’art. Enfant, j’étais très créative, mais je n’ai jamais envisagé cela comme un métier. Je considérais davantage ces activités ludiques comme passe-temps du mercredi ou week-ends de vacances.
Biographe : Qu’est-ce qui vous a empêchée, à l’époque, d’envisager la création comme un métier ?
Estelle : Je pressentais, même si on ne me le déclarait pas formellement dans ma famille, qu’il valait mieux pour moi m’orienter vers un métier scientifique ; un domaine qui soit rentable financièrement de manière régulière, avec un rythme de travail de cinq jours sur sept.
Durant mon enfance, mon éducation n’était pas centrée sur ce que j’aimais faire, mais davantage sur ce que je devais exécuter. Je n’ai pas eu de moments pour réfléchir à ce que j’aurais voulu faire de ma vie. Tout m’a été très fortement suggéré, et j’ai essayé tant bien que mal d’adapter ce que j’avais envie de faire à un modèle qui m’était imposé.
J’ai pris conscience de mon goût pour l’art, il y a seulement quelques années. J’en parlais avec mon médecin, au cours d’une période difficile et elle m’affirmait : « Vous avez trouvé le métier qui permet le meilleur pont entre la technique et l’art, vous n’auriez pas pu mieux choisir pour contenter tout le monde ».
Je me suis donc dirigée vers l’architecture d’intérieur en finalisant mon cursus après cinq ans d’études. C’est un métier très large : partie conception où l’on crée et dessine des intérieurs, ou partie de mise en œuvre, celle de l’exécution, la gestion du chantier.
2. L’architecture, entre art et technique
Biographe : Qu’espériez-vous trouver dans l’architecture d’intérieur ?
Estelle : Au début de ma carrière, je me suis dirigée vers la conception. J’ai travaillé un an dans une entreprise à Carpentras, puis six mois dans un studio d’architecture à Paris. Malheureusement, le dirigeant était assez odieux et manipulateur : je suis partie à temps avant tous ceux qui enchaînaient des burn-out.
À la suite de cela, j’ai dû me mettre à mon compte pour pouvoir travailler avec une entreprise. Ce métier est assez précaire et les CDI rares. On nous incite donc à prendre le statut de freelance, du salariat déguisé, un des gros points noirs de la profession.
Cela m’a permis de mettre un premier pied dans l’entrepreneuriat. J’avoue que je ne sais pas si j’aurais fait ce pas de moi-même un jour, tant il était éloigné de mon éducation et de ma manière de penser. Avec le recul, je constate que cette expérience a été bénéfique de ce point de vue-là.
J’ai exercé pendant un an pour cette société, que j’ai finalement quittée parce que nos chemins ont divergé.
3. À la recherche d’un nouvel équilibre
Biographe : Où en êtes-vous dans votre vie à cette période ?
Estelle : J’ai ensuite réintégré le monde du salariat durant un an pour sécuriser ma situation financière et pouvoir investir dans un logement.
Le Covid est arrivé en 2020. Je vivais à Paris dans un petit appartement et le confinement s’est avéré un peu stressant. Or, j’ai grandi dans un petit village près de Guérande. Je savais que je ne pourrais vivre indéfiniment en région parisienne, car ce mode de vie était trop différent de ma mentalité, de ce à quoi j’aspirais. Cette situation difficile fut donc le déclic. J’ai déménagé de Paris à Nantes.
J’ai continué quelque temps mon activité à distance en free-lance pour l’entreprise que j’avais quittée, mais lorsqu’elle s’est progressivement relevée de la crise sanitaire, les missions se sont raréfiées. Nous étions alors fin 2021, début 2022.
J’ai essayé de me mettre à mon compte en architecture d’intérieur, mais cela ne me correspondait pas. Je préfère collaborer avec des entreprises ou des organismes, car leur manière de travailler me correspond davantage.
Je me suis séparée de mon conjoint de l’époque, et quelques mois après, j’ai rencontré mon compagnon actuel, à Nantes. Originaire de cette ville, il travaillait dans les Yvelines.
4. À un carrefour de sa vie
Biographe : À cette période aviez-vous le sentiment de savoir vers quel domaine, vous vous dirigeriez professionnellement ?
Estelle : Je réalisais que ce métier ne me convenait pas totalement. Un métier exigeant qui regroupe plusieurs métiers en un : la partie créative, la partie technique, la partie gestion de plannings de chantiers et de budgets... Mentalement, ce peut être difficile à tenir, et pour moi ça l’était.
Et puis, comble de malchance ou non, toutes mes connaissances de la région sont parties pour de multiples raisons. Je me suis retrouvée très seule, sans aucun contact.
C’est à ce moment-là que j’ai rencontré mon conjoint. Comme je songeais aussi à quitter le statut d’entrepreneure en architecture, cette rencontre a facilité ma décision de rejoindre mon compagnon dans les Yvelines. Je sentais que j’arrivais à un carrefour important de ma vie. J’ai donc franchi le pas.
En parallèle, j’ai emménagé avec mon conjoint, père de deux enfants. Je suis donc devenue belle-mère.
Finalement, je me suis retrouvée dans un nouveau contexte familial qui m’a amenée à évoluer, et à mieux comprendre ce que je désirais vraiment. Et puis, le fait de voir des enfants grandir m’a ramenée à l’époque où j’étais jeune et où j’aimais énormément créer.
Je croyais avoir perdu ces capacités : pourtant, c’est ce que j’aimais fondamentalement faire.
5. De l’architecture à l’art
Biographe : Qu’est-ce que vous espérez alors dans la création artistique que vous n’aviez pas réussi à retrouver dans vos différentes expériences professionnelles ?
Estelle : Je me rends compte que je désire devenir un artiste et créer mes propres œuvres. Bien sûr, mon organisation ne sera plus celle d’une salariée aux horaires fixes. Je sais aussi qu’il me faudra un peu de temps avant que je comprenne le fonctionnement de ce métier, comment présenter mes œuvres, à qui les vendre, trouver des clients, exposer.
J’ai donc continué à travailler comme architecte d’intérieur pour gagner ma vie durant l’année 2024-2025, tout en me formant et en me renseignant sur ce nouveau métier à travers des podcasts et de nombreux contenus. Et avec cet emploi, j’ai économisé une enveloppe budgétaire pour me mettre à mon compte ultérieurement.
6. Quand l’art devient un métier
Biographe : À quel moment avez-vous compris que vous ne vouliez plus seulement pratiquer la création, mais en faire votre activité professionnelle ?
Estelle : Cela fait maintenant un an, en septembre 2026, que j’ai adopté le statut d’autoentrepreneure. Je me définis comme artiste illustratrice et je dessine sur des supports en 2D, et même récemment sur un support 3 D.
L’architecture reste un grand intérêt pour moi : les beaux bâtiments, les belles façades, les vieux bâtiments, mais aussi les hôtels et les musées. J’aime cette dimension esthétique de mon travail ; je dessine le bâtiment dans un objectif de communication visuelle pour le tourisme et la culture, afin de réaliser leurs affiches promotionnelles, leurs logos, leurs cartes postales, leurs goodies, et même des étiquettes de bouteilles de vin.
Biographe : Finalement, avez-vous vraiment quitté l’architecture, ou l’avez-vous transformée ?
Estelle : Je ne l’ai pas vraiment quittée. Mais, petit à petit, j’ai ressenti l’envie de faire évoluer les choses, et de mettre en lumière certaines fragilités de la société ou des causes qui me tiennent à cœur.
7. L’art au service de ses convictions
Biographe : Jusqu’alors, vous dessiniez surtout les lieux qui vous attiraient. Aujourd’hui, votre travail artistique aborde aussi des thématiques qui vous tiennent à cœur. Lesquelles ?
Estelle : Oui, je réalise des œuvres engagées sur certains thèmes : faire entendre la voix des femmes, mais aussi le changement climatique, l’environnement et la santé mentale. Si un artiste n’ose pas exprimer son opinion, qui osera le faire ?
Biographe : Concrètement, comment pouvez-vous défendre ces causes grâce au dessin ?
J’ai d’abord des idées et je les imagine sous forme de fresque murale. Pour le 14 juillet, j’ai repris un ancien dessin pour mettre en avant les femmes en prenant l’angle de la Marianne, notre symbole féminin.
Souvent, on pense à des militaires et donc à des hommes pour cette date nationale, et je voulais mettre à l’honneur les femmes ce jour-là. J’ai publié ce visuel sur les réseaux sociaux, à la fois pour apporter ma pierre à l’édifice et montrer ce que je savais faire.
Pour la santé mentale, j’ai réalisé des œuvres que j’ai exposées dans des galeries, mais qui pourraient aussi servir à d’autres supports. C’est une collection que j’ai nommée Organique qui représente un organe du corps humain.
J’ai débuté par le cœur et ses battements que je dessine sous forme minimaliste, à la manière d’Andy Warhol. Pour mettre en avant l’Amour, j’ai noté « Tu fais battre mon cœur si fort ».
Un autre sur le cerveau illustre le trop plein de pensées. Le dessin est composé de vagues qui forment le cerveau et évoquent ce flux continu.
Je lie un sentiment ou une sensation à un organe sous forme métaphorique. J’en fais la promotion auprès du public par les réseaux sociaux et mon site web, et auprès des métiers médicaux ou paramédicaux.
8. Vers une autre dimension de l’art
Et demain ?
En fait, j’ai des projets qui se rapprochent du design, car j’aimerais tendre vers des œuvres d’art contemporain monumentales en 3D, un domaine que je chéris tout particulièrement.
En août 2026, je viens de réaliser la fresque murale d’une cabine de train en 3D pour un restaurant Le Quai des Possibles.
Je vous en explique la réalisation en images sur ma chaîne You Tube https://www.youtube.com/watch?v=aR4HZokSZBM
Pour conclure
Biographe : Qu’est-ce que vous déduisez de vos expériences passées ?
J’ai appris à savoir me structurer en termes d’organisation administrative ou de planning. J’ai pu rencontrer de nombreuses personnes intéressantes avec lesquelles je suis encore en contact.
Je crois surtout qu’il faut savoir écouter ce qui nous attirait déjà dans l’enfance. Inconsciemment, nous avons une fibre qui vibre à l’intérieur de nous et qui cherche à s’exprimer.
Je ne regrette pas du tout ce que j’ai accompli. Mon parcours atypique et polyvalent montre que je sais rebondir, que j’apprends facilement, que je suis curieuse. Ce sont pour moi des qualités.
J’éprouve beaucoup de satisfaction pour les projets que j’ai réalisés. C’est vraiment une fierté pour moi quand mes dessins prennent vie : j’appelle cela la magie de l’architecture.
Biographe : Si cette expérience était un chapitre de votre histoire, quel titre lui donneriez-vous ?
Estelle : Je dirais « La création de soi ».
Le regard de la biographe
Je remercie chaleureusement Estelle pour la confiance qu’elle m’a accordée en partageant cette partie de son histoire.
Son parcours montre combien une orientation professionnelle peut parfois nous éloigner de ce qui nous correspond profondément.
Pour Estelle, la création n’est pourtant pas apparue soudainement : elle était déjà présente dans son enfance. Il lui aura fallu plusieurs expériences professionnelles et un changement de vie pour la retrouver et oser en faire son métier.
Elle a choisi de donner à ce chapitre de sa vie le titre « La création de soi ». Un titre qui résume bien ce chemin : non pas devenir quelqu’un d’autre, mais retrouver une part de soi et lui donner enfin une place.
Si ce témoignage a fait écho à votre propre histoire ou à celle d’un proche, n’hésitez pas à le partager.
Dorith Voisin - Biographe - Écrivain-Conseil®
Co-écriture de récits professionnels et entrepreneuriaux





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